Un mythe fondateur

Par Gwladys Le Cuff

  Empreinte . Huile sur toile, 130 x 162 cm.

Empreinte. Huile sur toile, 130 x 162 cm.

La peinture est chose mentale et la pratique picturale d’Odile Ferron-Verron l’est sur un mode tout particulier. Son formalisme, le soin perfectionniste de ses finitions, la rigueur avec laquelle elle cherche toujours de nouvelles compositions, procèdent d’une attitude introspective fondamentale qui sépare complètement sa démarche du simple relevé méthodique, du simple constat du monde dans son apparition. Pour elle, il s’agit depuis une dizaine d’années, d’articuler dans des dispositifs qui sont autant de topographies de ses inquiétudes, certains objets, machines ou constructions dont elle a fait fortuitement la rencontre lors d’un trajet en voiture ou lors d’une promenade. Comme autant de problèmes qui lui imposeraient de réagir, ces objets sont presque toujours parmi les témoins de l’agitation enfiévrée d’une humanité industrieuse : un château d’eau à l’abandon, la répétition infinie des mêmes verrières d’immeuble, des rangées de tourets dans un chantier où la terre est meurtrie, des voies de chemins de fer désertées, des machines obsolètes gueules béantes à ciel ouvert, voilà le vocabulaire iconique avec lequel elle construit ses images, voilà les acteurs réifiés des drames fossiles dont elle cherche, tel un archéologue, la scénographie.

On croit en effet assister au déroulement d’un mythe fondateur, de quelque gigantomachie où s’affrontent de vieux produits de l’industrie, de vieilles carapaces pensantes. Que ces objets aient perdu leur fonction par leur vétusté ou que ce soit le jeu du peintre de les dessaisir de leur carcan fonctionnel pour les laisser cogiter en roue libre, ils acquièrent par là quelque chose d’une indécision ontologique et d’une insistance fantomatique qui pourraient bien empêcher l’Occident de dormir sur ses deux oreilles. Sa série de bras mécaniques de pelleteuses suspendus comme des épées de Damoclès au- dessus de nos têtes est à cet égard exemplaire.

Ajoutons que ces grandes toiles nous projettent dans un étrange rapport de contemplation – rapport inclusif où nous sommes happés par les paysages, qui nous entraînent à des promenades sans corps, et qui, dans le calme apparent d’un crépuscule d’hiver, d’une moiteur méridionale, ont la mort comme point de fuite. L’exactitude iconique serait, pour Odile Ferron-Verron, la réponse, patiente et obstinée, à l’insistante question qui habite notre désarroi : est-il encore possible de chanter l’ode à la Création ? Son rapport à la nature en devient ambigu, oscille continuellement entre fracture radicale -bleu scrupuleusement abstrait d’un ciel indifférent – et projection empathique -boues colériques, vitalisme criard des feuillages.

L’œil aguerri remarquera parfois dans ses compositions la présence discrète de quelque petit être tapi dans l’ombre, à l’affût, de quelques éléments de storia gardés dans le lointain, mais mieux encore il remarquera la logique constante avec laquelle la recherche se déploie, non pas sans une certaine audace, n’économisant aucune incongruité dans les couleurs, le cadrage, dans l’affleurement de la touche. C’est peut-être d’ailleurs, dans l’œuvre d’Odile Ferron-Verron, cette rigueur obstinée où la déclinaison va de pair avec l’invention qui est le plus susceptible de laisser coi.